Giovanni Falcone était doté d'une incroyable mémoire. D'une capacité d'endurance au travail hors norme et d'une conviction profonde que l'Etat avait les moyens de battre la Mafia. Il avait étudié et compris tous les rouages, tous les signes et il était le figure maîtresse de cette lutte. Il avait appris à la connaître de l'intérieur, découvrir le sens de chaque mot, de chaque signe. Un enquêteur hors pair.

Lors des interrogatoires, les repentis avaient confiance en lui et il leur prouva sa droiture plusieurs fois. Notammment en luttant assidûment pour que le gouvernement italien accepte d'offrir une protection rapprochée aux familles des repentis. Il a été l'instigateur du maxi-procès (84-87) de Palerme qui a vu les plus grands chefs des grandes familles mafieuses tombés un par un avec des lourdes peines.

Falcone, un formidable enquêteur
Falcone a travaillé au tribunal de Palerme pendant 11 ans, derrière ses portes blindées, ses systèmes électroniques de surveillance, ses écrans de contrôle toujours allumés. Il surprenait ses interlocuteurs par la clareté de ses idées, la qualité de ses informations, la solidité de son engagement anti-mafia, et par cette espèce de réserve méthodique - la conviction de devoir toujours être sur ses gardes.
Tommaso Buscetta
    
Pour commencer, les juges-enquêteurs du pool anti-mafia on apprit à connaître à travers les livres, les rapports de policiers ou de carabiniers et les dépositions comment fonctionnait l'organisation mafieuse. Après quatre ans d'un énorme travail, en juillet 1984, ils ont vu arriver leur premier « repenti », Tommaso Buscetta. En ce qui concerne Falcone, il avait déjà mis sur pied les procès Spatola et Màfara. Il connaissait donc Cosa Nostra dans les grandes lignes. Il était prêt à comprendre Buschetta, à l'interroger.

Falcone raconte :« Avant lui, je n'avais - nous n'avions - qu'une vision extérieure du phénomène mafieux. Avec Buscetta, nous avons commencé à le voir de l'intérieur. Il nous a livré une clé de lecture essentielle, un langage, un code. Il a été pour nous un professeur de langues. D'autres repentis ont été plus importants quant au contenu de leurs révélations, mais lui a été le seul à nous donner une méthode. Quelque chose de décisif, avec toute son épaisseur technique. Car sans méthode, on ne comprend rien. Tommasso Buscetta m'a donné les paramètres qui m'ont permis de mettre au point une méthode de travail.»


Giovanni Falcone s'est toujours gardé de prendre des hypothèses de travail pour des réalités. Il s'est toujours rendu compte que même si elles méritaient d'être explorées, étaient absolument exorbitantes par rapport à ses possibilités du moment ou aux forces dont il disposait. Falcone avait pour principe de ne jamais prendre une initiative qui n'ait de chances raisonnables de réussir.
    Falcone dérangeait
Falcone dérangeait...


S'occuper d'enquêtes sur la mafia, cela veut dire avancer sur un terrain miné. Certains de ses propres collègues trouvaient qu'il souffrait de « vis attractiva ». Comme si Falcone voulait récupérer tous les procès de l'Italie. Un haut magistrat avait même suggéré à son supérieur hiérarchique, Rocco Chinnici : « Bourre-le de petits procès, au moins il nous fichera la paix.» Falcone a ainsi vécu au tribunal de Palerme une série de micro-séismes personnels, qui devinrent de plus en plus intenses au fur et à mesure que le temps passait. Falcone dérangeait. Il faut dire qu'en 4 ans, Falcone avait appris plus qu'en 20 ans sur Cosa Nostra.

La méthode Falcone
Falcone était toujours prudent dans son approche des mafiosi. Il évitait les fausses complicités et les attitudes autoritaires ou arrogantes. Il exprimait son respect et exigeait la réciprocité. N'allant jamais trouver un boss en prison s'il n'avait rien de précis à lui demander ou s'il était mal informé. Ne se comportant pas avec lui comme avec un banal criminel de droit commun.

Il commençait toujours ses interrogatoires par cette phrase :

« Dites ce qu'il vous plaira, mais sachez bien que cet interrogatoire sera pour vous un calvaire, car j'essaierai de vous faire tomber dans tous les pièges possibles. Si par hasard, vous parvenez à me convaincre de la vraisemblance de vos propos, alors et alors seulement, je pourrais envisager de soutenir votre droit à vivre et à être protégé face à la bureaucratie et face à Cosa Nostra ».

Les hommes d'honneur de la mafia sont probablement plus de 5000 en Sicile. Sévèrement séléctionnés. Obéissant à des règles rigides. Falcone disait volontier qu'ils étaient l'Université du crime organisé. Que, même s'ils s'appellent « soldats », se sont tous des généraux. Leur choix de vie est intransigeant. Cosa Nostra est un monde en soi et personne n'a saisi pourquoi le "traître" Tommaso Buscetta avait été écouté au maxi-procès de Palerme sans un silence absolu, alors que les cages étaient pleines d'une centaine de mafiosi. C'est, d'une part, que Buscetta jouissait d'un grand prestige personnel au sein de l'organisation; c'est aussi, bien qu'il fût repenti et donc « infâme », il avait été victime d'une incorrection inadmissible : on lui avait tué deux de ses fils qui n'étaient même pas homme d'honneur. Le silence qui a entouré ses déclarations donnait raison à Buscetta lorsqu'il soutenait qu'il était, lui, le vrai homme d'honneur, tandis que les Corléonais étaient la lie de Cosa Nostra.
Giovanni Falcone
Parfois, Falcone s'interrogeait en pensant au destin des hommes d'honneur : pourquoi les gens qui ont des qualités intellectuelles si évidentes sont-il contraints se s'inventer une activité criminelle pour pouvoir survivre avec dignité ?


En avril 2000, Tommaso Buscetta est mort d'un cancer. La mafia l'a inutilement poursuivi pendant 20 ans. Mais comme elle n'arrivait pas à l'éliminer, elle a extérminé sa famille : enfants, frères, beaux-parents, neveux et amis sont tombés sous les balles de Cosa Nostra. 34 personnes en tout. Sa «faute» était grave. Il avait expliqué l'organisation, les règles, les techniques de recrutement, les stratégies de Cosa Nostra. Il avait parlé de l'hégémonie de celle-ci sur les autres organisations criminelles : la Camorro et la N'Dranghetta. Il avait aussi révélé sa puissance économique et militaire, et parlé des liens qu'elle avait dans les milieux qui comptent. Il avait démoli cette image selon laquelle Cosa Nostra défendait les pauvres et les opprimés. Peut-être était-ce là le coup le plus dur qu'il pouvait lui porter : de nombreux mafieux, un peu plus tard, allaient quitter Cosa Nostra.
    Buscetta, le prince des repentis
Tommaso Buscetta

La seule personne avec laquelle il accceptait de parler était Giovanni Falcone. Aux hommes politiques qui lui demandèrent de révéler ces rapports existant entre le monde politique et la mafia, il répondit :

- « Je ne peux pas parler de ça avec vous. Le secret de l'instruction me l'interdit.»

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