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"Le courageux meurt une seule fois; le lâche, plusieurs fois par jour." Giovanni Falcone (1985) |
L'Etat italien créa une institution spéciale en 1982. Le Haut-commissariat pour la coordination de la lutte contre la délinquance mafieuse. Un système apparemment imposant, mais où la caractéristique dominante, au moins pour ce qui regarde les hommes, est une incroyable solitude. Solitude des policiers, illustrée lors de la mort des commissaires Montana et Cassarà. Solitude des magistrats, et de Giovanni Falcone en particulier. Solitude même de ce "haut-commissaire" bardé de titres ronflants et de pouvoir incertains. Telle est la principale conséquence d'un engagement de l'Etat épisodique, au coup par coup, parfois même velléitaire.
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L'histoire du haut-commissariat pour lutter contre la mafia a commencée avec l'assassinat du Général Dalla Chiesa. C'est à un préfet que revient l'autorité de ce bureau. Chaque préfécture italienne possède un bureau antimafia aux ordres directs du préfet. Malheureusement, l'efficacité de cet organisme fut altéré par des instances officielles comme la police, les carabiniers, la guardia di finanza, qui en plus d'être concurrents entre eux, ont parfois saboter leurs actions réciproquement. De plus, le haut-commissaire Riccardo Boccia, a dû reconnaître que l'apport des services secrets dans la prévention de la criminalité mafieuse n'avait jamais été à la hauteur de ses espérances. Par ailleurs, il se plaignit également à la Commission parlementaire de n'être le chef d'aucune hiérarchie verticale et ne se trouvait donc pas habilité à donner des ordres sur des terrains qui dépendaient d'autres organismes (police, carabinerie, guardia finanza). Autant de barrières qui font finalement le jeu de la mafia.Les autres institutions et les hommes de l'anti-mafia
Commençons pas les magistrats de Palerme, répartis dans le parquet (procura della Repubblica), le bureau d'instruction et la cour d'assises. Le parquet avait 25 titulaires en 1986 dont le procureur général et son adjoint. Les juges d'instruction étaient au nombre de 15, dont le conseiller instructeur et son adjoint. Ces deux structures doivent en principe répondre à toute demande de justice pénale de quelque gravité : du voleur jusqu'au criminel. Peu à peu, les magistrats se sont structurés d'eux-mêmes en groupes. Les plus gros procès de mafia ont été confiés à quatre d'entre-eux (Leonardo Guarnotta, Paolo Borsellino, Giuseppe Di Lello, Giovanni Falcone) plus le conseiller instructeur Antonio Caponnetto. Au parquet, un partage identique : un pool de magistrats s'occupe exclusivement des grosses affaires de mafia (Vincenzo Geraci, Giuseppe Ayala, Alberto Di Pisa, Domenico Signorino) avec Vincenzo Pajno comme procureur général et Francesco Martorana comme procureur adjoint. C'est à dire onze personnes en tout pour gérer des enquêtes qui atteignent parfois plusieurs centaines de volumes (de l'assassinat de Dalla Chiesa à la "guerre de mafia", en passant par le trafic de drogue et le rapport mafieux-politiciens). Il y a une solidarité profonde en tout cas dans chacun de ces groupes de magistrats, un travail collectif tellement intense qu'on les a surnommés spontanément le "pool antimafia".Mais pourquoi a-t-il fallu attendre 1986 pour qu'ils puissent avoir accès à la banque de données du ministère de l'Intérieur, et à un ordinateur suffisamment puissant pour qu'il puisse engloutir trois millions de pages d'enquêtes sur la mafia ? Pourquoi faut-il que ce travail d'emmagasinage soit fait par les magistrats en personne, faute de personnel adéquat, ou par un collaborateur occasionel, le chauffeur de l'ancien conseiller-instructeur Rocco Chinnici, échappé miraculeusement à l'attentat qui coûta la vie à son patron, et qui pris de passion, à ses momments perdus, pour l'informatique ? On aborde ici un des points le splus déconcertants de la misère profonde et de l'inacceptable abandon dans lequel se trouvent ces hommes - un poignée d'hommes -, contraints de jouer les héros parce qu'ils veulent simplement faire leur devoir. Falcone disait un jour au cour d'un entretien : " Je sens parfois plus de compréhension dans l'opinion que dans les institutions."
Une grande misère règne au cœur des forces de l’ordre à Palerme. Pas seulement en raison des carences d’effectifs, pourtant réelles, et que le syndicat national de la police dénonce vigoureusement. A celui qui débarquait à la « squadra Mobile » pendant les années chaudes (1984-85), quel spectacle ! Une salle opérationnelle où 18 écrans de contrôle sur 19 ne marchaient pas, un seul transmettant sans relâche des images du palais de justice, surveillé par un commissaire en tenue. Des bureaux vieillots, bruyants, peu fonctionnels, où les commodités minimales font défaut. « C’est ainsi, soupire le jeune inspecteur Carmine Mancuso, lorsque l’Etat donne un bureau, il ne donne pas la table. S’il donne la table, il oublie la chaise… ». Sans oublier que pour payer leurs informateurs, les policiers de Palerme furent obligés de faire des collectes parmi leurs collègues. Pour exécuter leurs filatures et ne pas se faire repérer dans les voitures archi-connues de la police, ils empruntaient les voitures de leurs petites amies, ou enfourchaient leur vieille Vespa d’étudiant (ce fut le cas du commissaire Ninni Cassarà). Les radios ne marchaient pas, les fils des policiers étaient contraints d’organiser eux-mêmes, avec l’aide de leurs amis, des équipes de surveillance et de protection des logements familiaux.. Et enfin pour finir, qu’il n’était pas prévu de rémunérer les heures supplémentaires au-delà de 14 heures de travail par jour, même pour les cas extrêmement difficiles de filatures des « latitanti » fuyards, qui nécessitent une mobilisation continue. A Palerme, on compte pratiquement un homicide par jour en incluant les disparitions, il y a des quartiers qui n’ont jamais vu de voiture de police en dix ans.
L’été meurtrier de 1985
Il s’est passé cette année là, des événements d’une gravité sans précédent à la « squadra mobile » de Palerme.
Le commissaire Beppe Montana, 33 ans, ami et collaborateur du chef de la « squadra mobile », Ninni Cassarà, qui poussait ses hommes à un parfait mimétisme du milieu palermitain. « Vivez comme des mafiosi, avait-il lui aussi conseillé à ses hommes, passez dans la clandestinité s’il le faut, restez des journées entières à traîner dans les quartiers à forte densité mafieuse, jouez au billard avec tout le monde, et trouvez-moi les boss en cavale. » Beppe Montana l’avait prit au mot et en juillet 1985, il avait loué une maison, dans les environs de la capitale, à Mongerbino, localité stratégique pour contrôler les villas disséminées sur le littoral ainsi que les propriété des Salvo, des Greco, des Spadaro, des Marchese. Dans sa chambre, on trouvera d’ailleurs une carte détaillée de la zone, avec des épingles de couleur pour indiquer les résidences d’été des seigneurs de la mafia. Montana jouait les vacanciers. Mais il travaillait d’arrache-pied. Il avait déjà fait arrêter le 20 juillet, au village de Campofelice di Roccella, Biagio Picciurro, Pietro Vitale-Massicati, Antonio D’Amico et surtout le chef de la famille de Prizzi, Tommaso Cannela. Il était content. En fin d’après-midi, tous les jours, lorsque le soleil se couchait, il descendait prendre un bain avec sa petite amie à Ponticello. Il le fit aussi le 28 juillet aussi. Mais cette fois, deux tueurs étaient venus l’attendre, qui le visèrent au milieu du visage. Il tomba. Il était encore en maillot de bain, ses sabots de bois au pieds. Ce fut le début de la série tragique de l’été 1985. A ses funérailles, deux jours plus tard, trente personnes. Et son chef, Ninni Cassarà, pour ouvrir le cortège funèbre, qui se tordait les mains de désespoir devant cette plus que symbolique participation de la ville de Palerme pour dire adieu à un jeune homme qui avait combattu durement le crime organisé. Il explosa d’ailleurs tout de suite devant un journaliste : « Sans la fatigue, le sang versé par nos policiers, de nombreux experts ne pourraient pas pontifier dans les colloques. Tôt ou tard, ceux qui se battent sérieusement contre la mafia sont assassinés. »Les collègues de Montana se mettent aussitôt en chasse. Ils ne tardent pas à coffrer, le soir du 1er août, à Ponticello même, un suspect en moto qui ressemble étonnamment au jeune homme qui prit la fuite après l’attentat. Salvatore Marino, vingt-cinq ans, pêcheur à l’occasion et footballeur. Une perquisition effectuée à son domicile permet de découvrir 34 millions de lires dont ni lui ni sa famille ne parviennent à expliquer l’origine. Salvatore Marino est emmené à la « squadra mobile ». Après douze heures d’interrogatoire, et de véritables séances de torture à l’eau salée, Marino, semble-t-il, commence à avouer. Il n’en faut pas plus aux policiers pour qu’ils perdent complètement la tête. Ils s’acharnent sur lui. Le 2 août au matin, Marino meurt. Il était vivant 18 heures auparavant chez les policiers. Personne n’a réussi à expliquer la folie criminelle qui s’est emparée des hommes de la « squadra mobile ». Depuis vingt ans, ont n'avait jamais eu vent de tortures dans les locaux de la police. Dix-huit arrestations pour homicide volontaire s’en suivront. Les conséquences de l’affaire Marino seront désastreuses à tous points de vue.
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