Dans des conditions météorologiques difficiles, Nathalie a renversé une personne âgée qui a déboulé devant sa voiture. Un accident qui a profondément modifié sa vie.
Je ne voulais pas passer mon permis de conduire, c'est contre ma nature, la vitesse, la mécanique, je n'aime pas la voiture. Pour me faciliter la vie, je l'ai fait finalement. Un soir d'hiver, j'ai proposé à ma soeur de la ramener chez elle avec ses courses. C'était la fin de l'après-midi, il neigeait, pas très fort, plutôt des flocons mêlés de pluie, il y avait un bizarre brouillard, une lumière oppressante, éblouissante et pourtant déjà sombre. Le long d'une rue assez passante, un camion obstruait la chaussée. J'ai freiné pour le dépasser et je me rappelle alors un choc épouvantable et sourd, un visage hagard sur le pare-brise, le coup de frein, j'ai crié, ma soeur également, puis un second choc, un corps qui tombe.

Je suis sortie, une dame d'un certain âge était couchée par terre, près d'une roue, démantibulée comme une poupée de chiffon, c'était curieux, elle ne saignait pas. Je me suis approchée et me suis évanouie, légèrement blessée et très perturbée par le spectacle, les dégâts que je venais de causer. Je me suis réveillée à l'hôpital, vivante, mon cauchemar a commencé.

Le médecin et mon mari m'ont appris que la dame était morte. J'ai senti à ce moment-là que toutes mes peurs avaient atteint le point de rupture : je vivais et j'avais tué une personne. J'ai alors attendu le procès sereinement, soulagée de payer par la prison; il me semblerait que le châtiment laverait mon péché. Je dis cela comme ça, parce que je ne suis pas croyante, c'était diffus en moi, sauf cette certitude : je devais expier. Le fils de ma victime a été ignoble. A l'époque, je trouvais normal qu'il m'insulte, qu'il me téléphone et m'écrive pour me souhaiter le pire, ça faisait partie du châtiment.

Je me suis promis de ne plus jamais conduire. Et de fleurir la tombe de la vieille dame régulièrement, comme si c'était ma mère. Sur le chemin de croix que j'ai entamé, cette visite au cimetière m'apportait des moments de paix. Sinon, je ne dormais plus, je ne travaillais plus, incapable de me concentrer, je pleurais beaucoup, le psychologue m'assurait que le temps apaiserait la douleur. Mais j'ai compris que seules la prison et une reconciliation avec cet orphelin (il était plus âgé que moi) me permettraient de revivre presque normalement.

Hélas, le tribunal a estimé que les conditions météorologiques plaidaient en ma faveur, la victime avait surgi de derrière le camion en pleine rue, et on a estimé que je roulais lentement, il y avait des témoins, c'était un malheureux concours de circonstances, j'ai obtenu le sursis. Exactement ce que je ne voulais pas. Le fils de ma victime m'a harcelée, insultée en public. Je ne me défendais pas, je restais muette, je n'avais rien à répondre, après tout, tribunal ou pas tribunal, j'avais tué sa mère. J'ai continué à aller au cimetière, puis j'ai repris le travail.

Les années on passé. J'étais très entourée par ma famille et mes amis. Mais quand j'ai été enceinte, j'ai avorté, je n'ai pas voulu qu'un enfant naisse d'une maman assassin. Mon époux m'a supplié de garder ce bébé, je lui ai expliqué que j'acceptais le divorce s'il voulait fonder un vrai foyer. Il est resté auprès de moi, je ne mérite pas un tel cadeau, mais la vie est injuste, n'est-ce pas ? Au cimetière, je parlais à la morte, de tout et de rien, de mes années gâchées, de sa disparition. Je croisais son fils, c'était terrible comme il me traitait quand il me voyait sur la tombe de la vieille dame. J'ai résisté, j'avais l'impression que plus je soignais la tombe, plus la morte m'encourageait à vivre. Peut-être que je me suis inventer une histoire pour me rassurer ?

Peu à peu, le fils a cessé de me maltraiter. Il a fallu dix ans pour qu'il consente à me parler, à me pardonner. Mon existence a été totalement boulversée par cet événement. Je n'ai pas eu d'enfant, je suis restée dans la région par respect pour la vieille dame. En fait, à 27 ans, j'ai appris la relativité des choses et aussi une forme de sagesse, comprendre par exemple que ce qu'on nomme le bonheur, ça n'est pas gagner beaucoup d'argent, le dépenser pour les caprices, et mener une vie folle. Le bonheur, ce peut être la tendresse de vos proches qui vous soutiennent dans l'adversité.

Paru dans le journal Femina du 23.09.2001 - © Remerciemments à la rédaction pour leur autorisation d'utiliser ce témoignage sur le site allopolice.net

Accident de la circulation

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