Blessé aux deux jambes à 56 ans à la suite d'un accident de la route survenu en février 1994, M. Jacques Borène s'est retrouvé avec les deux jambes écrasées entre deux voitures. 12 heures d'intervention n'ont pas suffi à réparer les dommages causés par un automobiliste récidiviste déjà condamné 2 fois pour accident et délit de fuite ayant entraîné une suspension préalable de permis.
Dans quelles circonstances avez-vous été blessé ?
Je me trouvais à l'arrière de ma voiture en train de fermer mon coffre après des achats effectués lorsqu'un automobiliste m'a percuté. Je me souviens m'être réveillé, à terre, entouré par le SAMU, avoir tenté de me lever puis je me suis évanoui et réveillé 3 semaines plus tard à l'hôpital d'Avicenne à Bobigny.
Comment avez-vous vécu votre hospitalisation ?
Elle m'a paru interminable. 33 mois d'hospitalisation et de rééducation en internat sans interruption, telle fut la durée de mon premier séjour, suivi de 2 nouvelles hospitalisations de 3 mois. J'ai subi une trentaine d'interventions dont une greffe de muscle sur la jambe, de 12 heures, qui n'a rien donné. Hormis la douleur, qui, bien que soulagée par la morphine, accompagne le patient au fil de ces longs mois et de tous ces pansements que l'on ne peut pratiquer sous anesthésie générale, le plus pénible c'est cette sensation d'enfermement difficilement supportable. On se retrouve seul dans sa chambre loin de sa famille et de ses amis, seul face aux nécessaires prises de décisions destinées à surmonter ce cap difficile.
Pour de nombreux accidentés polytraumatisés ou tétraplégiques, l'accident est synonyme de démantèlement pur et simple de l'existence qu'il faudra ensuite complètement reconstruire.
Avez-vous eu le sentiment de passer par des phases qui auraient réclamé un soutien psychologique ?
L'équilibre psychologique d'un accidenté grave est très précaire, car il doit faire face à une connaissance partielle de son état, mais est-il disposé à le mieux connaître ? Est-il prêt à craindre pour son avenir, à tout savoir, sans compter tout ce qui le concerne hors de l'hôpital et sur lequel il n'a pas de prise (problèmes familiaux, de couple, professionnels, financiers, juridiques) ?
Dans ces conditions, toutes les aides efficaces sont non seulement bienvenues mais indispensables.
Un accidenté traverse des phases de dépressions profondes.
J'en ai personnellement connu plusieurs. Je me souviens de cette période où je ne supportais plus les fixateurs posés sur mes jambes pour les maintenir en bonne position et y accéder en vue des pansements et des interventions chirurgicales. Le dialogue avec une psychologue que je refusais tout d'abord m'a aidé. J'ai traversé aussi des périodes euphoriques coïncidant avec les faibles progrès que j'observais en me remettant à marcher, en me déplaçant avec une canne, suivie de phases de découragement et de dépression liées à la sensation de ne plus progresser.
De nouvelles préoccupations matérielles se sont surajoutées aux efforts que vous meniez pour surmonter la situation ?
Pendant la durée de l'hospitalisation, le patient ne perçoit que la moitié de ses revenus à condition d'être affilié à la sécurité sociale. Il faut songer à se faire indemniser par les assurances peu compréhensives, parfois même envisager des actions en justice. J'ai vécu 2 ans et demi de procédures contre la compagnie d'assurance qui refusait de me faire bénéficier de la loi Badinter. J'ai du aller en cassation Je n'ai touché une provision correspondant à 2 mois et demi de salaire que 15 mois après l'accident !
Comment a réagi votre conjoint après l'accident ?
Cela faisait 3 mois que je construisais une nouvelle relation avec une femme qui n'a pas supporté l'idée de la poursuivre avec un handicapé ; elle ne m'a plus donné signe de vie après deux visites à l'hôpital.
De nombreux liens conjugaux volent en éclats dans ce type de situation alors que l'on aurait précisément besoin de l'affection et de la présence de son conjoint dans de telles circonstances. Certains blessés nécessitent un soutien permanent ; c'est le cas des tétraplégiques qui ont besoin d'une tierce personne à demeure.
Cette rupture imprévisible transforme certaines familles en familles monoparentales ce qui pose problème vis-à-vis des enfants, notamment lors de l'adolescence ou dans le meilleur cas privent provisoirement les enfants de la présence de leur père ou de leur mère, ce qui n'est pas sans poser problème à ces moments charnières.
Comment s'est passé votre retour à la vie normale ?
Avant même d'évoquer cette étape, il faut en passer par la rééducation car la sortie du système hospitalier s'accompagne nécessairement de multiples aménagements de l'habitat, des transports, de la vie quotidienne. Tous ces nouveaux gestes sont enseignés par des ergothérapeutes, des kinésithérapeutes et rééducateurs qui soutiennent ce nouvel apprentissage en donnant des conseils pour la toilette, pour la pose de sondes, pour monter des marches, conduire une voiture spécialement équipée, seul moyen de rester autonome dans des villes comme Paris qui ignorent les personnes à mobilité réduite. Certains patients ne peuvent conduire qu'avec les mains, les tétraplégiques ont besoin d'une plate-forme élévatrice pour entrer dans leur véhicule, et de portes coulissantes. Personnellement j'ai dû repasser un permis F pour conduire une voiture aménagée avec commandes à la main.
Avez-vous pu vous réinsérer d'un point de vue professionnel ?
PDG d'une société d'informatique, je n'ai pu retrouver ma situation professionnelle après 33 mois d'hospitalisation. Elle avait fait faillite. J'avais alors 59 ans. Reprendre un travail salarié me semblait incompatible avec les 2 nouvelles opérations que j'étais censé subir à quelque intervalle de distance et qui m'auraient valu de nouveaux arrêts de travail. Quant à fonder une nouvelle société ? J'avais perdu mes clients. Aussi ai-je été mis en invalidité. J'ai décidé de me rendre utile aux autres blessés de la route.
Cette situation vous semble-t-elle refléter celle des autres accidentés ?
Les salariés des grandes entreprises ou des grandes administrations sont théoriquement plus à l'abri, le service du personnel pouvant récupérer les salaires qu'ils continuent à verser auprès de la compagnie d'assurance. Ils bénéficient de possibilités de réinsertion à un autre poste mieux adapté à leurs nouvelles conditions et après formation, si nécessaire.
Il en va tout autrement chez les salariés des PME susceptibles d'être licenciés. Ce problème est encore plus grave pour les indépendants, les artisans, et les travailleurs manuels qui ont perdu l'usage normal d'un membre indispensable à leur activité.
Les professions intellectuelles, plus adaptables, où le physique est moins important, s'en sortent mieux.
Depuis 1997, je me suis engagé dans le cadre de la Fédération Nationale de la Ligue contre la Violence routière aux côtés des accidentés pour défendre leurs droits, les aider dans leurs démarches, les assister éventuellement en justice et les conseiller pour les expertises médicales. Les remerciements chaleureux que je reçois m'incitent à penser que je suis de bon conseil. Dans ce même cadre de la ligue et dans celui de la Sécurité Routière, je participe à des actions de prévention des accidents (manifestations, formation en milieu scolaire et universitaire).
Quel pourrait être le rôle d'une association de patients ou de la Ligue contre la violence routière dans le soutien psychologique dispensé aux accidentés ?
Il est certain que nous pouvons apporter aux blessés une aide précieuse. Ce soutien déborde du soin médical à proprement parler. Il suffit de constater le bénéfice que l'on retire en centre de rééducation de la fréquentation d'autres blessés pour en mesurer les bienfaits. Cette présence pourrait être précieuse et mérite réflexion.
Avez-vous subi à distance de nouvelles interventions ?
J'ai connu 4 nouvelles hospitalisations dont trois programmées. La quatrième ne l'était pas et visait à réparer une fracture spontanée du tibia gauche. Je suis sous la menace d'une prothèse de genou.
Aujourd'hui, près de 10 ans après l'accident, comment vous portez-vous ? ?
J'ai la chance d'être autonome, de pouvoir me déplacer et de m'habiller seul. J'ai conservé mes deux jambes même si l'une est raccourcie. J'ai du mal à marcher. Je ne peux gravir des escaliers que difficilement, le genou gauche étant totalement raide et le droit ne pouvant se plier à plus de 60 degrés. Pour marcher, il me faut deux cannes anglaises et des chaussures orthopédiques qui me font souffrir si je les garde trop longtemps. J'ai un fauteuil roulant, une voiture spécialement équipée et dans le Vaucluse une maison parfaitement conçue pour que l'on y vive en fauteuil roulant.
" Ligue contre la Violence Routière - 5 bis rue Moufle- 75011 Paris Tel 01 40 21 61 06
" Fédération Nationale contre la violence routière - 15 rue Bonné-Duval - 75 015 Paris Tel 01 45 32 91 00
L'ouvrage : " Être Tétraplégique, " par Nicolas d'Arbigny, est paru aux Editions Masson en 2001.